Peut-on promotionner la bravitude ?

Il y a un peu plus de deux mois, en pleine campagne des législatives, un électeur est tombé sur la biographie de l’une de mes clientes UDF, signalant qu’en 1992 elle travaille pour un réseau de prestataires de service médical « qui promotionne les premiers génériques ».

Ce lecteur nous envoie aussitôt le message suivant :

« Bonjour,
votre programme, comme, en général, ceux de tous les candidats, semble frappé au coin du bon sens ; La sélection se fait donc souvent sur d'autres critères. Ainsi, lorsque l'on sollicite un mandat électif pour représenter le peuple français, la moindre des choses est de parfaitement maîtriser sa langue. Aussi le "réseau médical qui promotionne..." (au lieu de "promeut"), en hérissera plus d'un, et pas forcément des puristes !... Songez à ce que la "bravitude" a du coûter comme voix à son inventrice!... »

La réponse que nous lui avons envoyée a été :
« D’abord, merci pour votre remarque concernant ce néologisme récemment implanté dans le Petit Robert. Je crois avec vous à l’intérêt de garder au français à la fois sa richesse et sa pureté : il y va de la précision de la langue, du maintien de notre culture et de nos valeurs, et tout simplement du respect du lecteur. Si je conçois parfaitement qu’une langue évolue, et qu’à de nouveaux concepts correspondent de nouveaux mots, il n’y a aucune raison de remplacer bravoure par bravitude, le terme n’apportant rien de plus.

Donc, merci de votre remarque, et ne nous en veuillez pas trop de cette faute apparente qui nous a échappé lors de la correction. Peut-être n’aurions nous pas dû employer le terme promotionner, terme trop récent et encore objet de polémiques.
Merci aussi de n’avoir trouvé que cette unique faute. Quand on voit la plupart des documents qui circulent actuellement, votre remarque est un véritable compliment.

PS : Je crois que le Petit Robert a accepté d’intégrer le mot “promotionner” parce que “promotionner” ajoute une précision supplémentaire au verbe “promouvoir” : la dimension commerciale. Ainsi, si l’on peut promouvoir aussi bien une idée qu’un homme ou un produit, la réciproque n’est pas vraie : seul un objet commercialisable peut être promotionné, avec une référence sous-jacente aux moyens du marketing (je n’aime pas le terme mercatique, terme créé au XXe siècle qui nous prive d’une partie de l’histoire du mot, et va à l’encontre de l’évolution naturelle de la langue qui tend à raccourcir les mots).
Mais votre remarque va bien au-delà du simple problème du terme “promotionner”. Les érudits dont vous faites partie sont de plus en plus rares, et notre langue est massacrée chaque jour un peu plus. Or, la langue est le ciment d’un peuple, ce qui lie et unit les hommes dans une nation, leur permet de communiquer entre eux, de se comprendre et de s’apprécier. Laisser se perdre notre langue, c’est laisser se perdre notre pays, notre culture. C’est aussi perdre une part de nous-mêmes. »

Incident clos ? Pas du tout. Pour un lecteur qui s’est donné la peine d’écrire, combien ont été choqués par l’emploi du verbe promotionner ? Ceux-là n’ont pas réagi, ne se sont pas fait connaître, et sont restés avec l’image d’une candidate maîtrisant mal la langue. Image tout à fait fausse – car le verbe promotionner existe bel et bien – mais bien réelle néanmoins. Et très gênante.
Conclusion : comme le disait l’ancien maire de New-York Lindsay, la réalité est dans l’esprit des gens. On en revient toujours là. Avant de valider un texte, vous devez toujours avoir à l’esprit qu’une partie des gens risquent de ne pas le comprendre, accrocher sur certains termes, etc. Vos lecteurs, comme celui de ma cliente, remettront plus facilement en cause vos connaissances que les leurs. Il faut donc « virer » du discours tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un néologisme, à une tournure rare ou désuète, etc.
On voit ainsi que, même si promotionner et bravitude n’ont pas le même niveau d’incorrection, il convient en marketing politique de mettre les deux termes dans le même sac. Et de jeter ce sac.
Philippe Bensimon