Cyrulnik06

Je viens de terminer le Cyrulnik 2006, "De chair et d'âme". Excellent cru, nourri de la rencontre de la psychanalyse et de la neurologie, passionnant de bout en bout.

Je ne résiste pas à vous livrer quelques lignes méthodologiques extraites du bouquin,qui n'ont rien à voir avec le sujet traité (l'attachement), et tout avec son traitement :
"La pensée paresseuse est une pensée dangereuse puisque, prétendant trouver la cause unique d'une souffrance, elle aboutit à la conclusion logique qu'il suffit de supprimer cette cause, ce qui est rarement vrai. Ce genre de raisonnement est tnu par ceux qui sont soulagés dès qu'ils trouvent un bouc émissaire : il suffit de le sacrifier pour que tout aille mieux. La pensée du bouc émissaire est souvent sociobiologique : il suffit d'enfermer les tarés ou de les empêcher de se reproduire, il suffit de rendre les familles responsables de ce qui ne va pas, il suffit de séparer les enfants de leur mère mortifère". Après cet avertissement lancé au lecteur, et quelques vérités assénées sans aucun ménagement ("Au XXIe siècle les pauvres mourront plus tôt que les riches", l'auteur revient sur cette problématique, comme si son livre parcourait le temps circulaire des orientaux : "Pour avoir des certitudes, il est bon d'être ignorant.(...). Cette aliénation nous rend heureux puisqu'elle renforce nos liens avec ceux qui partagent la même croyance. Et ce qui aurait du être un débat scientifique (NB entre explorateurs du corps et défenseurs de la primauté de l'âme) se transforme en technique d'influence culturelle et de puissance politique. Le pouvoir est au bout de la pensée unique. (...). L'attitude opposée qui int!gre des disciplines différentes empêche l'évolution sectaire de tout pouvoir qui se renforce en excluant ses opposants. (...). Non seulement c'est agréable, mais en plus ça fait surgir des idées imprévues. (...). L'invitation à découvrir les découvertes des autres empêche le dogmatisme spontané de toute discipline qui s'érige en institution. Dans un groupe doctrinaire, une seule idée est bonne : celle du chef qui distribue les postes et les honneurs. Quand l'ordre règne à ce point, la vie intellectuelle se transforme en récitation comme un leurre de pensée".

WOW ! Une bouffée d'air pur ! Ca m'a fait penser à l'époque pas si lointaine où je faisait mon DEA, et où mes bon maîtres me mettaient en garde contre la tentation de croiser les domaines de recherche ; tentation vers laquelle, par goût et par formation, j'étais naturellement poussé.

Vous trouverez aussi dans ce bouquin des passages directement liés à notre discipline, par exemple celui-ci : "Les idéologies extrêmes utilisent l'effet placebo ou nocebo des récits pour manipuler nos sentiments. L'angélisme s'oppose au diabolisme, les lendemains qui chantent engendrent un merveilleux émoi qui contraste avec les discours sombres des passéistes. "La forme mythique prime le contenu du récit" (Levi-Strauss 58), la manière de dire façonne la manière dont autrui éprouve le monde qu'on lui présente. Et si par bonheur nous croyons à un même récit, il plantera en nous une sensation de même famille, nous allons nous sentir "frères", nous comprendre et nous aimer. "L'imitation... qui met l'accent sur les aspects grégaires de l'humanité" (Girard R. 78) nous permet d'exister ensemble et de partager un même monde de mots et d'émotions".

BC ajoute : "Les neurosciences posent aux psychologues des problèmes de science-fiction : comment un douillet affectif invente une manière de vivre qui le mène au bonheur ; comment l'organisation parfaite d'une société devient une fabrique de merveilleux sadiques ; comment l'urbanisme technologique attire les damnés de la terre qui s'y installent avec leurs processus archaïques de socialisation par la violence ; et comment ce nouvel univers façonne le cerveau des enfants qui s'y développent".

Boris Cyrulnik a été pressenti pour participer à un groupe de réflexion pluridisciplinaire proche du pouvoir français.

Philippe Bensimon