Moore_Sicko

Marketing politique, prospective et santé

Il y a trois semaines environ, j’ai vu le dernier documentaire de Michael Moore, « Sicko ». Ouverture sur des interviews : une américaine voit sa fillette tomber malade, la conduit aux urgences. Là, on lui explique gentiment que cet hôpital ne travaille pas avec sa mutuelle, et qu’il convient qu’elle traverse la ville pour aller faire soigner sa fille dans un autre hôpital. L’enfant meurt dans les bras de sa mère durant le trajet. Un homme, qui s’est fait trancher les doigts par la lame d’une scie circulaire, se voit proposer un devis détaillé par l’hôpital : tant pour le pouce, tant pour l’index, tant pour le majeur, etc. N’ayant pas les moyens de tout payer, il est contrait de choisir parmi ses doigts ceux qu’il souhaite sauver. Personne n’est à l’abri. Des gens qui pensaient avoir « réussi » se sont trouvés du jour au lendemain à a rue, obligés de vendre leur maison ou de renoncer à leur retraite pour payer le traitement d’un cancer. Impressionnant. Moore a eu l’idée de présenter aux américains les différents systèmes de santé dans le monde, dont le nôtre. Nous bénéficions aujourd’hui d’un système, patiemment construit par les générations qui ont suivi la guerre, que les gens qui vivent à l’étranger n’imaginent même pas. C'est de loin le meilleur au monde.

Même dans des pays qui apparaissent comme « riches », aucun système n’est aussi performant que le nôtre. Une gestionnaire genevoise me disait hier que la simple absence de tiers payant en Suisse pouvait lui poser des problèmes : avec un mois de délai de remboursement, trois boîtes de médicaments à 170 CHF (francs suisses) l’obligent à choisir entre se nourrir et se soigner.

Un problème qui arrive en France. Une étude de l’INSEE parue avant-hier révèle que la tranche des Français les plus pauvres (ceux qui vivent avec moins de 817 € par mois) vont moins souvent que les autres voir un médecin, et ne parviennent plus à payer les médicaments lorsque la prise en charge est incomplète. Les « déremboursés » sont hélas de plus en plus nombreux. Un médecin marseillais, interrogé hier par France-Info, note que des malades qu’il a traités reviennent le voir : ils ne parviennent pas à guérir, car ils n’ont pas les moyens de se procurer la totalité des ordonnances qu’il leur prescrit. Quelques heures après avoir écouté ce médecin, ma pharmacie m’a demandé 5€ pour un flacon de Surbronc. On accélère ainsi le passage vers une médecine à deux vitesses, dont une administratrice de la Mutualité Française du Jura disait hier soir, à l’issue d’un CA, « qu’elle était en marche depuis longtemps ». Ce que Boris Cyrulnik traduit de façon lapidaire : « au XXIe siècle, les pauvres mourront plus tôt que les riches » (« De chair et d’âme », 2006).

J’ai mis cela en perspective avec le bref article suivant, que j’ai publié en février dernier :

« Prospective 2007-2057, cinquante ans vus par J.Attali »

Jacques Attali dirige PlanetFinance, qui s’occupe de développer le micro-crédit. Essayiste, il vient de faire paraître chez Fayard “Une brève histoire de l’avenir”.
Il y montre les neuf formes de “l’Ordre marchand” qui se sont succédées depuis 1200, chacune représentée par une “ville-cœur” : Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New-York et L.A., qui toutes ont bénéficié d’un environnement stable et d’une ouverture sur l’extérieur. Dans l’avenir, les grands ports chinois ne bénéficiant pas de la stabilité nécessaire, si l’Union Européenne ne se fait pas, L.A. n’aura pas de successeur.
Partant du passé, Attali démontre que nous vivrons 5 phases successives : 1. une prolongation de la situation actuelle. 2. à partir de 2025 les USA, lassés du pouvoir et des coûts de la domination militaire, se replieront sur eux-mêmes, cédant la place à un monde polycentrique, avec une ou deux grandes puissances par continent : les USA, le Mexique, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, l’Egypte et l’Union Européenne. 3. ces nations laisseront la place à une domination des marchés, avec des industries gigantesques, de l’assurance, de la sécurité, des loisirs. L’homme y sera réduit à la condition de robot. 4. une explosion presque inévitable des conflits armés. 5. pour tant est qu’on y survive, l’avènement vers le milieu du XXIe siècle d’une démocratie dans une économie de la gratuité.
Dans ce monde changeant et très dangereux, la recherche du bien-être deviendra générale. La France, par son climat, son système de santé et son style, y aura beaucoup d’atouts. Cependant, si elle veut garder son niveau de vie et payer ses retraites, elle devra accepter, comme souvent par le passé, une vague d’immigration.`
Quand à l’épuisement des matières premières, J. Attali n’est pas inquiet : la technologie et de nouvelles énergie y pourvoiront. »

Je partage en partie la vision de Jacques Attali. La France de demain, si elle veut conserver des coûts salariaux 70 fois plus élevés que dans certains pays d’Asie, est condamnée à être un pays de services et de high-tech, qui attirera les riches de ce monde par la qualité de la vie qu’on y mènera. Il est clair aussi que la fracture sociale s’opposera à ce destin, en générant inégalités et violences. Les plus riches ne supportent pas la vue des plus pauvres, comme le montrent les mendiants et les Restos du cœur, contraints par divers moyens à quitter les centres de nos villes.

Dans ce cadre, la préservation de notre système de santé est un impératif incontournable pour les hommes politiques, et un thème de choix pour le marketing politique.
Aujourd’hui, les Français surendettés sont toujours plus nombreux, et le Conseil économique et social s’inquiète de voir que le crédit à la consommation est, chez un nombre croissant de ménages, la seule solution pour boucler les fins de mois. En face d'eux, la moyenne des 50 plus grands patrons français a gagné l’an passé 300 ans de Smic, et aucun coup de pouce n’a été donné en faveur du pouvoir d’achat lors de la conférence organisée par le gouvernement le 23 octobre. Ces thèmes fournissent aux politiques des occasions. Aujourd’hui, chômage, séparation et décès sont souvent la cause des faillites personnelles. Demain, si nous n’y prenons garde, la maladie (qui représentait déjà 11 % des causes du surendettement des Français en 2004), prendra une place encore plus importante.