Nice250908

Opinion : la France en route vers la dictature

Ce qui suit n’engage que moi. Il y a des choses contre lesquelles j’estime qu’il faut réagir, et ce qui se passe aujourd’hui en fait partie.
Les faits qui se sont passés mardi soir, tels que rapportés par l’AFP : « Les quelque 60.000 spectateurs présents, dont une majorité de Tunisiens, ont accompagné l'hymne français par des sifflets, comme lors des rencontres amicales France-Algérie (octobre 2001) et France-Maroc (novembre 2007). ». Dans un autre communiqué, l’AFP rappelle que « le 11 mai 2002, le président Jacques Chirac avait quitté momentanément la tribune officielle du Stade de France, la Marseillaise ayant été sifflée par une partie du public, notamment des Bastiais, avant le coup d'envoi de la finale de la Coupe de France de football Lorient-Bastia.

La FFF, par la voix de son président d'alors Claude Simonet, avait présenté au micro du stade "ses excuses à la France". »

Mais y avait-il bien lieu de le faire ? Si la Marseillaise est devenue un symbole (de la France), la France n’est pas un symbole figé. C’est un pays qui vit, évolue, et devient chaque jour un peu plus ce que ses dirigeants en font. Siffler la Marseillaise, ce n’est pas siffler la mémoire de nos aïeux – paix à leurs âmes, ils ont derrière eux la Révolution, les massacres de la Terreur et bien des choses à se faire pardonner là où ils sont aujourd’hui. Siffler la Marseillaise, c’est siffler ce qu’est devenue la France d’aujourd’hui : le pays qui renvoie à la mort dans leur pays des exilés politiques, le pays où les jeunes se pendent dans leurs prisons, celui régulièrement montré du doigt par la Ligue des droits de l’homme, Amnesty International et d’autres ONG, le pays qui soutient aujourd’hui l’Amérique de George Bush, celui où la fracture sociale s’accroît jour après jour, où le gouvernement laisse tomber les pauvres pour aider les riches (paquet fiscal, bouclier fiscal, etc), le pays où le système de protection sociale que le monde entier nous enviait est mis à mal par le gouvernement, celui où la formation des jeunes, la meilleure du monde à une époque, est devenue en cinquante ans un petit club réservé aux riches… Siffler la Marseillaise, c’est aussi dire « non » à un président fanfaron et totalement dénué de compassion, se moquant des Français le 6 janvier dernier en leur disant avec un grand sourire qu’il ne pouvait rien faire pour le pouvoir d’achat, car « les caisses de l’Etat sont vides ». Comme si le candidat Sarkozy n’avait pas été au courant de l’état des finances publiques, lui qui était ministre durant la plus grande partie de sa campagne…

Siffler la Marseillaise, c’est aussi siffler une France dans laquelle le président à peine arrivé au pouvoir augmente son salaire quand tout va mal et que les gens dorment dans la rue, et s’indigne vertueusement ensuite contre les « parachutes dorés » de certains PDG incompétents. Prendre de l’argent quand on arrive au pouvoir à la suite de promesses que l’on sait ne pas tenir vaut-il mieux qu’en prendre en le quittant ?
Siffler la Marseillaise, c’est aussi siffler le pays du scandale du sang contaminé, celui d’une médecine récemment comparée à celle d’un pays en voie de développement (Epinal, etc.), d’une justice descendue dans les derniers rangs des budgets en Europe, celui des promesses non tenues et de la poudre aux yeux (Grenelle de l’environnement, etc.), celui de la progression du racisme, de la xénophobie et des discriminations en tous genres, celui où les handicapés ont 628 € par mois pour vivre (survivre ?) alors que d’autres gagnent plusieurs millions d’euros dans le même temps…

Siffler la Marseillaise, c’est dire : « ras-le-bol de cette France-là ».

Il n’est pas étonnant qu’illico le président Sarkozy convoque le mercredi à 13H00 à l'Elysée le président de la Fédération française de football (FFF) Jean-Pierre Escalettes. Dans ce régime devenu quasiment une monarchie absolue, on n’invite plus. On convoque. Le sujet est d’importance : siffler la Marseillaise, c’est avant tout siffler la France de Sarkozy, c’est-à-dire Sarkozy lui-même. C’est insulter le monarque, et c’est cela qui est intolérable. Vite, que cela cesse !

La classe politique dans son ensemble (exception faite de Marie-Georges Buffet à laquelle je rends hommage) a joué son rôle de cour, vassaux s’indignant avec leur suzerain, renchérissant à qui mieux mieux, sans regarder un seul instant dans quel engrenage elle mettait la main. Tous dans le même sac, François Fillon à droite et Julien Dray à gauche qui auraient préféré voir le match interrompu (et alors, quid des spectateurs qui n’y étaient pour rien ?), Brice Hortefeux ("certains symboles ne s'insultent pas" – il oublie que ce n’est jamais le symbole que l’on siffle, mais ce qu’il représente), Benoist Aparu (« une connerie »), Fadela Amara qui regrette "le niveau le plus élevé de la bêtise" – comme s’il n’y en avait pas d’autres plus élevés aujourd’hui –, Le Pen qui parle de l'"échec" de "l'intégration de masses étrangères à notre culture" en oubliant qu’il en est en grande partie responsable, et que cet échec est le fond de commerce qui le fait vivre, etc.
De Villiers découvre que "siffler la Marseillaise, c'est siffler et insulter la France" (un éclair de lucidité, si ce n’est qu’il oublie que siffler n’est pas forcément insulter, c’est avant tout désapprouver, montrer son désaccord). Toujours courtisan, mais un brin faux-jeton, le secrétaire national du PS Razzy Hammadi déclare "les sifflets sont inacceptables", puis savonne la planche de son suzerain : "Même si (...) les Français d'origine maghrébine sont trop souvent victimes de discrimination et de harcèlement policier (...) il n'en demeure pas moins que la République, en dépit de ses promesses non tenues, n'est pas à humilier en sifflant son hymne".
Hier soir, le ton montait d’un cran, Fadela Amara demandant "sanction" et "justice exemplaire" contre les auteurs des sifflets. Bref, des sanctions lourdes contre ceux qu’elle juge bêtes…

Le plus logique d’entre eux, Bernard Laporte – qui de façon savoureuse dit : "Il faut arrêter d'être hypocrites" – propose de jouer les matches contre les équipes du Maghreb "chez eux, ou alors en province." Suffisamment loin pour qu’on n’entende plus les sifflets, M. Laporte ? Et les Bastiais, qu’en ferez-vous ? Où iront-ils jouer ? La Marseillaise sera de plus en plus sifflée – ce n’est pas qu’un problème franco-maghrébin –, et vous ne pourrez pas fermer tous les stades…
Car c’est là que le bât blesse : on est dans la république des promesses non tenues, et les Français n'ont pas le droit de le rappeler. Que les Français crèvent, mais qu’ils le fassent silencieusement. Qu’ils ne viennent pas nous casser les pieds avec leurs détresses, leurs souffrances et leurs agonies.

Si encore il n’y avait qu’un problème de susceptibilité présidentielle, je m’en moquerais… royalement. Plus grave est l’ampleur des réactions à ce qui n’est qu’une manifestation de mécontentement des Français. Siffler la Marseillaise est une façon d’exprimer son opinion pour une catégorie populaire qui n’a pas accès aux médias. Si on décide de supprimer cette façon, pourquoi pas une autre ? Pourquoi ne pas faire une loi pour interdire de huer Sarkozy quand on le verra en public ? L'offense au président de la République existe déjà dans la presse. Je propose dans la foulée, pour que cela ne se sache pas, de faire une loi pour interdire à la presse de relater ces faits, dont Fillon dit qu’ils « ne sont pas tolérables. » Mieux encore, j’ai une idée : interdisons toute critique publique de l’Etat, et de la France d’aujourd’hui. Après tout, entre siffler la Marseillaise et dire en public comme l’a fait Razzy Hammadi que la République ne tient pas ses promesses, il n’y a pas un gros écart. Je propose aussi d’interdire les manifestations dans les rues : on y trouve souvent des gens qui désapprouvent à haute voix ce qu’est devenue la France d’aujourd’hui – les mauvaises langues diront, parfois en tibétain, que c’est déjà en partie fait.

Dans une deuxième étape, je développerai, pour contrôler l’application de la loi et vérifier que personne ne manifeste sa désapprobation, une police politique. Quoi ? Les RG ? Ah oui, je les avais oublié… Ils n’existent plus, ils ont été fusionnés… J’apprends avec plaisir ce matin par une brève de l’AFP que « Le ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a pour sa part demandé au préfet de saisir la justice de tels délits. Et le parquet de Bobigny a annoncé dans la soirée avoir ouvert une enquête préliminaire pour "outrages à l'hymne national". L'enquête est confiée à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), dépendant de la préfecture de police de Paris. »

Troisième étape, créer un fichier des personnes aux opinions dissidentes, subversives, tous ceux qui sont susceptibles de commettre un délit comme siffler la Marseillaise… A propos, aujourd’hui, c’est la Sainte-Edwige…
Et enfin, créer des lieux pour « rééduquer » ces délinquants qui se permettent de siffler notre bon vieil hymne national, aux paroles si nobles et généreuses. On cherche comment appeler ces lieux, en évitant un nom en « …ag ».
Bon, tous unis, la main dans la main…Ah non. J’y pense : pas de rassemblements de plus de deux personnes. C’est dans la foule que se mettent à circuler les idées subversives. Par contre, on pourrait peut-être contrôler un peu plus les médias, mettre en place un directeur nommé par l’Elysée à la tête des chaînes de télé… Quoi, c’est déjà décidé ?

Trêve de plaisanterie. Ce ne sont pas les sifflets qui m’écœurent, c’est leur interdiction, et la volonté délibérée d’effacer le symptôme alors que la maladie n'est pas traitée. Ce qui est grave, ce n’est pas que les gens sifflent, c’est qu’ils aient envie de siffler. Le gouvernement devrait plutôt se demander pourquoi les gens sifflent la Marseillaise, plutôt que porter sur eux des jugements de valeur.
En dehors de Marie-Georges Buffet qui remarque qu'"une fois qu'on a dit que c'était scandaleux on n'a rien réglé", et note avec justesse que les sifflets sont "l'expression de gens en "souffrance" qui "ne se sentent pas bien chez nous", du MRAP qui s’inquiète d'"une déchirure" au sein de la société française et du patron du Modem François Bayrou qui reproche au gouvernement "en faire des tonnes" pour faire oublier la crise actuelle, personne ne s’est posé la question.

Personne non plus n’a relevé la perte d’une liberté fondamentale, qui est la liberté d’expression.
Les gens devraient avoir le droit de dire que leur pays ne leur plaît plus, que la France d’aujourd’hui n’est plus la France de la qualité de la vie et des libertés individuelles, que ce n’est plus non plus la France de la solidarité qu’avaient construite les résistants à la Libération, et que les gouvernements successifs en trahissant leurs engagements leur ont volé leur nation.
Dans un pays, quel qu’il soit, la liberté d’expression ne peut qu’être totale, sinon elle n’est pas. Etre libre de dire oui, c’est aussi être libre de dire non. Il n’y a pas de demi-mesure. On ne peut pas être « plus ou moins libre ». On est libre, ou on ne l’est pas.

D’autre part, quand Roselyn Bachelot, sortant de la réunion de mercredi, déclare que tout match durant lesquels la Marseillaise sera sifflée sera "immédiatement arrêté", elle montre bien l’ampleur des dégâts :
1. c’est une sanction collective, injuste et injustifiée, qui va frapper pratiquement 80 % des spectateurs qui n’y seront pour rien, simplement pour satisfaire l’ego de quelques ministres et d’un président (8 Français sur 10 ont trouvé choquant de siffler la Marseillaise),
2. c’est une sanction qui va créer des violences dans des stades où il n’en manque déjà pas, des spectateurs privés de match s’en prenant forcément aux « siffleurs » qui les privent de leur plaisir (mais c’est peut-être là le but du gouvernement),
3. c’est une sanction stupide, qui va être difficile à appliquer selon des responsables du football mondial. "Il faut bien voir les modalités pratiques, avec 80.000 personnes à évacuer, ça peut poser problème", a estimé William Gaillard (UEFA). Là encore, on va trouver des victimes innocentes, qui vont payer pour satisfaire l’ego du monarque.
Voilà ce qui arrive quand on prend des décisions dans l’urgence, dans des moments de colère et de mauvaise humeur. Ce qu’on reproche à un gamin auquel on apprend à « tourner sept fois sa langue dans sa bouche » et à réagir posément, notre gouvernement le fait. Sans prendre le temps de consulter des experts, ni même prendre le temps de laisser les esprits se calmer.

Pire encore, c’est le gouvernement qui prend cette décision, limitant un peu plus les libertés individuelles. Si mes souvenirs sont bons, notre constitution reprend la déclaration des droits de l’homme et du Citoyen du 26 août 1789, qui précise parmi ces droits la liberté d’expression. Et, pour protéger les citoyens des abus de l’exécutif, elle précise bien que c’est à la loi (c’est à dire au Parlement) d’en fixer les limites.
Art.10 : nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre établi par la loi ;
Art.11 : la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc écrire, parler, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
C’est donc au Parlement, et non au gouvernement de prendre ce type de décision. En l’espèce, une fois de plus, un gouvernement qui s’est fait régulièrement rappeler à l’ordre par le Conseil constitutionnel me semble outrepasser ses pouvoirs.

En 2003, quelques mois après les sifflets bastiais adressés à Jacques Chirac, une disposition inédite en droit français a été adoptée par le Parlement. Elle punit d’amende le fait d’outrager publiquement l’hymne national au cours d’une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, et l’assortit d’une peine de prison lorsque l’infraction est commise en réunion (article 433-5-1 du code pénal). Une disposition « ad hoc », validée par le conseil constitutionnel le 13 mars 2003.
Notre Parlement obéira-t-il à Sarkozy comme il a obéi à Chirac ?

Entre avril 1995 et novembre 2006, la France a été condamnée à dix reprises par la Cour européenne des droits de l’homme pour violation de l’article 10 protégeant la liberté d’expression. La liberté des Français se réduit comme une peau de chagrin… et chaque morceau qui disparaît rapproche un peu plus la France d’une dictature qui ne dit pas son nom.

Pour revenir à l’affaire des sifflets, elle va faire d’autres victime que les malheureux siffleurs dont Fadela Amara veut aujourd’hui la tête. Ce sont les maghrébins vivant en France, qui ont déjà bien du mal à s’intégrer dans un pays de plus en plus xénophobe. L'ambassadeur de Tunisie à Paris a appelé à "éviter les amalgames", et rappelé que les sifflets peuvent aussi être franco-français, mais le mal est fait. Certains irresponsables (ou pas) ont déjà décidé que le problème des siffleurs était maghrébin, et que les matchs contre les pays du maghreb étaient la cause de tout – une manière bien facile de s’exonérer de sa part de responsabilité. Les maghrébins, les pays du maghreb… La faute aux autres, quoi. Le regretté Coluche, flic dans un sketch mémorable, expliquait à propos d’un individu : « Un type louche, un peu basané, voyez... Parce qu'on nous apprend à reconnaître les mecs louches, attention! c'lui-là, si vous voulez il était pas franchement louche mais il était franchement basané. » Depuis, les choses ont eu plutôt tendance à empirer. Chaque déclaration mettant en cause les maghrébins, les juifs, les arabes, les asiatiques, les noirs, etc. renforce un peu plus leur exclusion, les marginalise et augmente la xénophobie ambiante.
Le mécanisme a été montré, expliqué depuis longtemps par des chercheurs. Alors, quel est le but de toute cette agitation, qui fait monter le racisme ambiant ? Il y a des gens qui vont s'en servir pour tenter de justifier l’exclusion économique et sociale de certains. Quand Bayrou s’interroge sur un gouvernement qui « en fait des tonnes » à propos de quelques coups de sifflets sur une musique qui n’est même plus celle que connaissaient les Poilus, on est en droit de se poser des questions sur les buts réel poursuivis, et les suites des opérations.

D’une manière comme d’une autre, les déclarations de ce mercredi 15 octobre laisseront des traces, et il y aura ce que pudiquement on appelle des « dommages collatéraux ».

Photo : la France d’aujourd’hui : à deux pas du casino Ruhl, des gens dorment dans l’entrée d’une boutique de luxe (Nice, 25 septembre 2008).