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Pourquoi parle t’on tant de l’accouchement de Rachida Dati et de son retour si précipité aux affaires de l’Etat ? Voilà le sujet d’une discussion passionnante que j’ai eue voici une dizaine de jours avec une amie.

D’abord, pourquoi parle-t-on tant de Rachida Dati, et beaucoup moins de Rama Yade ou de Fadela Amara, deux autres femmes du gouvernement ?

Il y a plusieurs raisons à cela.
La première est que, plus que les deux autres, Rachida Dati est devenue un symbole : celui de la femme qui réussit, et celui de la possibilité pour un individu issu de l’immigration de sortir de son ghetto.
Mais, me direz-vous, ne peut-on pas en dire autant de ses deux collègues, dont on parle beaucoup moins ?
En fait, la position de Rachida Dati et sa manière d’être modifient complètement la donne. D’abord, Rachida Dati a dès le début été perçue comme une proche de Sarkozy, voire très proche. Certains ont parlé de ses relations avec son ex-femme Cécilia, une rumeur d’aventure avec le président a même circulé. Ensuite, Rachida Dati est beaucoup plus dans le « paraître » et la brillance que ses deux consœurs. Elle aime les bijoux, les tenues haute couture (même si elle semble avoir eu du mal a les rendre à certain couturier qui les lui prêtait), et n’hésite pas à les porter en public dans une période de crise où une élégance meilleur marché serait peut être mieux perçue (à se sujet, cf. Michelle Obama).
Elle a accepté volontiers de faire la une des journaux, et on l’a vue s’étaler, seule ou en famille, dans les pages des magazines, à commencer par Paris-Match. Elle a joué de son image, misant sur la starification pour amorcer une carrière politique qu’elle me semble vouloir aller au-delà de son ministère actuel.
Enfin, sa vivacité, liée peut-être à sa jeunesse, son inexpérience du management d’équipes et – il faut bien le reconnaître – son manque d’empathie vis-à-vis de ses administrés et de la société actuelle en général font qu’un certain nombrer de « couacs » on contribué encore un peu plus à la mettre sur le devant de la scène.

Voilà pourquoi on parle d’elle, sans doute plus et plus volontiers que des autres femmes du gouvernement. Il y a une sorte de cercle vertueux dans la « peoplisation » : plus on parle de vous et plus vous êtes connu ; et plus vous êtes connu et plus on parle de vous. Le tout est d’amorcer la pompe ; Rachida Dati l’a fait.

Cela dit, tout n’est pas expliqué dans ce qui précède ; une fois « défalquée » l’incidence du statut médiatique du ministre, il reste plusieurs points à analyser, véritables phénomènes de société.
Pourquoi le retour précipité de Rachida Dati à son poste a-t-il fait tant de bruit alors que le choix de la couleur de sa dernière toilette est passé complètement inaperçu ? Trois raisons me semble expliquer ce fait : l’une est liée au sujet lui-même, une autre au traitement qu’il a reçu de la part du ministre, une troisième au contexte dans lequel il a lieu.

Le premier point est la naissance d’un enfant. Un rédacteur en chef américain affirmait il y a quelques années que les enfants étaient l’un des trois thèmes les plus vendeurs de la presse. Pas étonnant que les gens en parlent, à la fois parce que ça les intéresse, et aussi parce que la presse en parle. Autre cercle auto-alimenté.

Le deuxième point est le traitement de la situation par le ministre, placé devant une situation prévisible mais pas forcément confortable. Sans être pédopsychiatre, je pense pouvoir dire que la naissance est forcément un traumatisme. Le passage d’un univers chaud et connu à un autre univers nettement plus froid et où tout reste à découvrir – avec les risques et les frustrations que cela comporte – n’est sans doute pas une partie de plaisir pour le bébé. En terme d’apprentissage et de découverte du monde, sa principale base de sécurité, celle à partir de laquelle il s’en ira explorer l’univers, et celle vers laquelle il reviendra chercher la sécurité, c’est sa mère, à laquelle il est relié par l’empreinte. La sentir disparaître – même si c’est pour sauver le monde, ou plus vraisemblablement son poste – doit sans doute rajouter une bonne dose de stress et d’angoisse chez le nouveau-né abandonné à son sort, voire même peut-être freiner son désir de découverte en le privant de sa base de repli. En tout état de cause, laisser son enfant dans les premiers jours de son existence peut se justifier de diverses manières, mais sûrement pas par l’intérêt de l’enfant.

Le troisième et dernier point est le qualificatif de « précipité » concernant son retour. Le congé maternité est un acquis social récent. Nos ancêtres n’en avaient pas entendu parler, pas plus que les vaches ou les blés de l’éleveuse de bétail ou de l’agricultrice. Pas évident d’expliquer à une vache en train de véler que la personne qui la soigne habituellement est en congé maternité. Et que dire du discours à tenir au grain de raisin qui hurle qu’on le récolte, pour le faire tenir seize semaines de plus sur la vigne ? Il y a des professions dans lesquelles la tradition et les contraintes faisaient que les femmes se reposaient peu après l’accouchement. Aujourd’hui encore, je serais curieux de savoir combien de femmes exerçant des professions libérales ou le métier de chef d’entreprise s’octroient près de quatre mois d’absence de leur cabinet ou de leur bureau.
Valérie Pécresse doit détenir la réponse à cette question, puisque le cas Dati l’a incitée sans rire à demander à la mi-janvier que les ministres (qui ne sont pas des salariés) bénéficient d’un congé spécial de maternité de seize semaines. Dès lors, de deux choses l’une : ou bien les ministres ne sont pas les plus aptes à remplir leur tâche, et on ferait aussi bien de les virer tout de suite pour les remplacer par des personnes plus compétentes et plus difficiles à remplacer, et poursuivre le processus jusqu’à ce que la simple idée d’un quelconque remplacement à ce poste soit complètement incongrue ; ou bien c’est la tâche de ministre qui est si facile qu’elle ne demande aucune compétence particulière. Quand on voit le jeu de chaises musicales auquel ressemblent de plus en plus les remaniements ministériels, on se dit de plus en plus que la seconde hypothèse doit être la bonne. Mais alors, pourquoi payer au-dessus du smic ces OS de l’administration ? A défaut de savoirs techniques, on pourrait leur prêter des compétences managériales ; mais les rapports de Rachida Dati et Xavier Darcos avec leurs administrés montrent bien que ce n’est pas le cas.

Plus sérieusement, plus personne ne croit à l’importance des qualités d’un ministre, Valérie Pécresse comme les autres. Et l’époque est révolue où les jeunes loups aux dents longues passaient leurs temps entre deux avions, privilégiant leur carrière au détriment de leur vie privée ou familiale. Fini, le temps de la France de l’aventure. La panne de l’ascenseur social, l’absence de garantie de l’emploi, le manque de visibilité au sein des entreprises ont fini par tuer le carriérisme. N’obtenant plus de l’entreprise la reconnaissance dont ils ont besoin, les « homo maslowicus » se sont rabattus vers d’autres groupes, famille, associations, etc.

Il fut un temps où Rachida Dati, sacrifiant son enfant pour sa carrière et le bien de l’Etat, aurait fait figure d’héroïne, symbole d’une génération pour laquelle tout était encore possible. Aujourd’hui, alors que, quoi qu’on tente de faire croire, les choses sont de moins en moins possibles – les grandes écoles, seule voie actuelle vers l’ascenseur, recrutent par exemple aujourd’hui à 80 % chez les enfants des élites, contre 50 % il y a un demi-siècle – son attitude paraît atypique, hors normes, en décalage avec les aspirations actuelles des Français. En tout cas, seize semaines sans Rachida Dati ne semblait pas une épreuve insurmontable pour Valérie Pécresse. Cette dernière s’est sans doute aussi posé la question de l’importance que pouvait revêtir pour l’enfant la présence de son père durant les premiers jours de sa vie, et la nécessité de créer un congé paternité pour les hommes politiques, calqué sur le modèle dont bénéficient les salariés. En particulier, je la vois bien allant proposer un texte de loi instaurant un congé paternité pour le chef de l’Etat, auquel on peut souhaiter un avenir fécond avec sa nouvelle épouse. Pour une fois, le PS ne ferait sans doute pas d’obstruction… (crédit photo : Benjamin Lemaire)

Ph. Bensimon