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Parfois, les gens ont du mal à réaliser « l’épouvantable menace » que « les possibilités inouïes de la propagande politique ont fait peser et continuent de faire peser sur le monde », et les ravages qu’elle peut faire. (Jean-Marie Domenach, « La propagande politique », Paris, PUF, "Que sais-je ?", 1973). Domenach se pose en 1973 la question de savoir jusqu’à quel point la propagande, tronquant, truquant et inventant les faits, peut-elle se substituer à la réalité. Regardant l’histoire de la propagande nazie et les résultats obtenus par son théoricien Joseph Goebbels, il répond sans détour : « Il est possible de faire vivre un peuple dans un univers mythologique entièrement fabriqué, dans un monde qui n’a plus de rapport avec le monde, et qui a rompu une fois pour toutes avec ses critères de véracité. »
C’est clair et net.

Seize ans après, dans la Chine des « Quatre Modernisations » de Deng Xiaoping (industrie et commerce, éducation, organisation militaire, agriculture), les étudiants, les universitaires et les intellectuels réclament une « cinquième modernisation », celle de la démocratie avec l’autorisation du multipartisme, et la fin de la corruption. On est en 1989.Le mouvement, qui a commencé six ans auparavant, est pacifiste, et trouve des appuis au sein du Parti communiste chinois où des luttes internes opposent l’ancien premier ministre réformiste Zhao Ziyang, proche de Deng Xiaoping, qui est à la tête du Parti, et la branche conservatrice menée par le premier ministre en place, Li Peng, et l’économiste Chen Yun. Le 15 avril 1989, une grande figure du réformisme, l'ancien Secrétaire général du Parti communiste chinois, Hu Yaobang, limogé en 1987 mais qui reste l’un des hommes les plus admirés du pays pour son courage et son rôle dans les réformes, meurt victime des suites d'une crise cardiaque. Des manifestations spontanées ont lieu dans tout le pays, et, les 16 et 17 avril, des manifestants réunis sur la place Tian’anmen avec des gerbes de fleurs demandent sa réhabilitation. La presse, à l’exception d’un seul quotidien, est muselée par le Département de la propagande et n’en parlera pas. Un journal de Shanghaï qui tente de passer outre voit son éditeur en chef limogé, et le magazine mis sous la tutelle du Parti communiste de Shanghai.Le lendemain, quelques milliers de manifestants se réuniront sur la place pour un sit-in devant le Grand Palais du Peuple, l’équivalent chinois de notre Assemblée nationale. Dans la nuit du 21 avril, veille des funérailles officielles de Hu Yaobang, ils sont 100.000 à 200.000 à investir pacifiquement la place Tien’anmen et à demander à ce qu’une délégation puisse assister aux obsèques. Ce même jour, 21 universités sont en grève. Le lendemain, une autre délégation demandera à rencontrer Li Peng, perçu comme le grand rival de Hu Yaobang. Le 26 avril, le Quotidien du Peuple, qui accuse les étudiants de vouloir renverser le parti, qualifie les manifestations de « troubles à l'ordre public », faits d'un « très petit nombre » (le « petit nombre » va devenir une des deux constante de la propagande gouvernementale sur le sujet). Fin avril, les manifestations à Pékin rassemblent quand même environ 50.000 personnes, et les étudiants sont rejoints par les ouvriers qui protestent contre l’inflation, les bas salaires, et le luxe dans lequel vivent les cadres du Parti. Hu Yaobang devient l’objet de critiques officielles, mal perçues au sein du mouvement. A la suite d’une grande manifestation pacifique le 4 mai, et profitant de la visite de Gorbatchev en Chine et de la présence des médias étrangers, un millier d’étudiants vont entamer le 12 mai une grève de la faim sur la place Tien’anmen. Ils vont recevoir un large soutien, tant en province qu’à Pékin, dans toutes les couches de la population ; à partir du 15 mai, des rassemblements de centaines de milliers de personnes auront lieu presque quotidiennement sur la place Tien’anmen. Le mouvement se poursuit dans le calme et la négociation jusqu’au 19 mai, marqué par le dernier discours du réformiste Zhao Ziyang aux étudiants réunis sur la place :
« Étudiants, nous arrivons trop tard. Nous en sommes désolés. Vous parlez de nous, vous nous critiquez, c'est légitime. Je ne viens pas ici pour vous demander de nous pardonner. Ce que je veux vous dire, c'est que certains de vos camarades sont déjà très faibles, après sept jours de grève de la faim, et qu'ils ne peuvent continuer ainsi. Plus la grève de la faim dure, plus elle risque de provoquer des dégâts permanents à leur santé. Ils sont en danger, et le plus important, aujourd'hui, c'est que vous consentiez à mettre fin rapidement à la grève de la faim. Je sais que vous observez cette grève pour que le Parti et le gouvernement donnent une réponse satisfaisante aux questions que vous leur avez adressé, mais il me semble que le dialogue entre nous est déjà amorcé, et que certaines de vos questions ne pourront être résolues que par un long processus. Par exemple, vos questions sur la nature de ce mouvement, et sur les responsabilités, sont, à mon avis, des choses que nous pourrons finalement résoudre, et sur lesquelles nous parviendrons finalement à une vision commune. Cependant, vous devez comprendre que la situation est complexe, et qu'il nous faudra du temps. Vous ne pouvez, alors que la grève de la faim entre déjà dans son septième jour, vous obstiner à demander des réponses satisfaisantes à vos questions pour y mettre fin.
Zhao_Ziyang__libre_de_droits_ Vous êtes encore jeunes, avez de nombreux jours devant vous, vous devez vivre en bonne santé, pour pouvoir voir le jour où la Chine aura réalisé ses quatre modernisations. Vous n'êtes pas comme nous, qui sommes déjà vieux, et pour qui cela n'a plus d'importance. Votre pays, vos parents, se sont donné du mal pour vous envoyer à l'Université ! Vous avez dix neuf, vingt ans, et vous voulez, comme ça, sacrifier vos vies ? Etudiants, soyez un peu raisonnables. La situation actuelle est déjà très grave, vous le savez, le Parti et l'état sont très inquiets, toute la société est en désarroi. Par ailleurs, Pékin est la capitale, mais partout, la situation s'aggrave jour après jour. Cette situation ne peut durer. Etudiants, vous êtes plein de bonnes intentions, vous voulez le bien de votre pays, mais si cette situation s'étend, si on en perd le contrôle, cela aura toutes sortes de conséquences néfastes.
Enfin, je vous dirai cette seule chose. Si vous cessez la grève de la faim, le gouvernement n'en profitera pas pour mettre fin au dialogue, certainement pas ! Les questions que vous avez posées, nous continuerons à les discuter. Les choses avancent lentement, mais reconnaissez que nous sommes en train de progresser sur certaines questions. Mais aujourd'hui, je voulais seulement vous voir, et vous dire ma pensée. J'espère que vous pourrez réfléchir calmement à ces questions. Dans des situations confuses, on ne peut réfléchir calmement à ces choses. Vous êtes pleins d'énergie, car vous êtes jeunes. Mais nous, aussi, avons été jeunes, nous avons manifesté, nous nous sommes couchés au travers des routes, sans réfléchir du tout aux conséquences. Finalement, je vous supplie sincèrement, étudiants, de réfléchir calmement à la suite. Beaucoup de choses peuvent être résolues. Et j'espère que vous mettrez rapidement un terme à la grève de la faim. »

Persuadés qu’une solution négociée va être trouvée, les étudiants envisagent alors la fin de leur mouvement. Malheureusement, dans la journée, la fraction conservatrice du Parti réussit à faire limoger Zhao Ziyang, le faire placer en résidence surveillée (on ne le reverra plus jamais avant sa mort), et, le soir même, les haut-parleurs de la place annoncent la proclamation de la loi martiale. L’armée prend position autour de Pékin ; le 20 mai, elle reculera devant les étudiants pacifistes, mais, les 3 et 4 juin, elle rentrera dans la ville, tirant à la mitraillette sur des personnes désarmées ; parvenus à la place Tien’anmen, les chars y écraseront les manifestants restés sous les tentes.
Bilan : environ 300 morts dont 23 étudiants selon le gouvernement chinois, pour lequel la majorité des manifestants étaient des voyous et des chômeurs mécontents et non des étudiants, 2600 à 3000 morts pour la Croix-rouge de Chine. La vérité est sans doute quelque part entre ces deux estimations.

Outre l’aspect historique, l’hommage à Hu Yaobang et Zhao Xiyang et le vingtième anniversaire du début du printemps de Pékin, c’est le traitement donné par le gouvernement chinois à cet épisode de son histoire qui nous intéresse ici. De même qu’en France on a parlé longtemps « d’évènements » pour minimiser la guerre d’Algérie, les Chinois ont choisi de parler à propos du mouvement du printemps 1989 de « troubles politiques ».
Le secrétaire général du parti communiste chinois (PCC) Deng Xiaoping dira quelques jours après le massacre – et c’est toujours l’explication officielle – que quelques repris de justice et des chômeurs mécontents avaient attaqué les soldats qui venaient mettre de l'ordre sur la place Tian'anmen, et que l'armée avait dû se défendre. Pour le gouvernement, il n’y a pas eu de morts sur la place Tien’anmen, et les victimes n’étaient pas des étudiants.

L’article de Wikipédia sur le sujet montre les résultats de la démarche de la propagande chinoise concernant Tien’anman :
« Vingt ans après, les évènements de 1989 sont toujours un sujet tabou en Chine. Ils ne sont pas évoqués dans les livres d'histoire, ni enseignés. Chaque année, le 4 juin, la place Tian'anmen est très surveillée, pour éviter toute commémoration. Les sites internet étrangers sur le sujet sont censurés ou bloqués (la présence d'articles sur 1989 a été citée comme une des raisons du blocage de Wikipédia en Chine), et des moteurs de recherche tels que Google et Yahoo ont dû, pour s'installer en Chine, adapter leurs programmes pour qu'ils interdisent toute recherche efficace sur ces évènements. Enfin, la simple mention de ces sujets sur des sites webs ou des blogs chinois peut en causer la fermeture.
Aussi, de nombreux Chinois, en particulier ceux nés peu avant ou après 1989, n'ont qu'une très vague idée de ce qui s'est passé. Les rares ouvrages d'historiens chinois sur le sujet ont été publiés dans la région spéciale de Hong Kong (autonome jusqu'en 1997), et sont difficilement accessibles, et les sources occidentales sur le sujet ne sont pas diffusées en Chine. »

Aujourd’hui, le gouvernement chinois ne veut pas entendre parler d’un « vingtième anniversaire de Tien’anmen ».
Le 15 avril, le vingtième anniversaire de la mort de Hu Yaobang, dont le nom est proscrit et dont personne n’ose plus parler, a été complètement passé sous silence dans les médias chinois. Seule la presse de Hong-kong a osé publier sa photo. Ce même jour, France-info signalait que « plusieurs dissidents chinois ont fait état d’un renforcement de la surveillance dont ils font l’objet, voire d’interpellations. Qi Zhiyong, 52 ans, qui a perdu une jambe en 1989 après avoir été touché par une balle lors de la répression, dit avoir été interpellé à son domicile par la police de sûreté de l’Etat. Le groupe Chinese Human Rights Defenders, a été saisi de plusieurs autres cas : "Il y a un certain nombre de personnes qui sont soumises à une surveillance accrue et auxquelles il a été conseillé de ne pas participer aujourd’hui à des réunions avec d’autres dissidents".

View_of_Tiananmen_Gate_Libre_marquer_photo_Paul_Louis Dans quelques années, la mémoire des réformateurs Hu Yaobang et Zhao Xiyang aura été complètement effacées ; et la réalité de la place Tien’anmen sera celle d’une jolie place touristique, telle qu’on peut l’admirer sur les écrans de l’internet chinois. Ainsi l’histoire s’écrit-elle parfois autant sur le papier des bureaux des départements de la propagande que dans le sang sur le terrain. Un papier buvard qui éponge le sang. Réécrire l’histoire pour la mettre en conformité avec les décisions du Parti : c’était le métier de Winston Smith, le héros imaginé par Orwell en 1948. D’autres ont pris sa suite aujourd’hui.

Crédit photos : Place Tien'anmen (haut) : Yo Hibino icence Creative Commons Paternite version 2.0 ; (bas) : Paul Louis ; Xhao Xiyang : United States Federal Government.