26 avril 2009
Contrôle de l'image. Quelques uns des pièges classiques dans lesquels Rachida Dati est tombée
Il y a quelques mois, j'avais l'occasion de publier sur ce blog une brève analyse de l'affaire de la bague de Rachida Dati. Il semble que Rachida Dati soit tombée dans tous les pièges classiques des débutants en matière en contrôle de l’image. La France entière l’a vue cette semaine parler de l’Europe, ce qui lui a même valu la « une » de certains journaux (Libération d'hier, cf. article et vidéo plus bas sur ce blog).
En fait, ce n’était pas la première fois qu’elle « se prenait les pieds dans le tapis ». Parmi les fautes classiques qu’elle a commises, en voici deux :
1. se croire à l’abri des regards (cf. vidéo « Dati chaude », où on la voit en compagnie de Bernard Laporte) ;
2. croire les micros débranchés avant ou après une interview télévisée, alors qu’on est encore sur le plateau (cf. vidéo « Exclusif : Rachida Dati parle avec une copine, le micro enregistre).
Il lui reste encore quelques autres erreurs traditionnelles à commettre : répondre au téléphone à une fausse personnalité politique – en fait un vrai journaliste –, etc.
Parmi les erreurs de communication qu’elle a commises, figure aussi le démenti sans preuve, administré par son ministère suite à la diffusion sur le net de la vidéo où on la voit à une garden party avec Laporte (cf. infra). Ces démentis n’ont aucune crédibilité, et ne font que renforcer la rumeur en alimentant les conversations, en réactualisant la rumeur, et en la propageant aux oreilles de ceux qui n’étaient au courant de rien.
Les hommes politiques, les militants et les étudiants que j’ai formés reconnaîtront en souriant ces erreurs typiques, et se diront : tiens, ça, on l’avait vu en séminaire. Quand à moi, j’ai la chance cette année d’avoir des vidéos sympas pour illustrer mes cours et les formations que je donne.
Voici donc ci-dessous toute une série de vidéos de Rachida Dati illustrant ce qu’il ne faut pas faire en communication.
25 avril 2009
Contrôle de l'image – Un scoop : de quoi s'occupe l'Europe ?
En marketing politique, le contrôle de l'image qu'un homme ou une femme politique donne de lui ou d'elle au public est fondamental. On avait pu croire toucher le fond avec l'image d'un Nicolas Sarkozy en piteux état au G8 (suffisamment piteux pour qu'un journaliste Belge puisse le croire ivre, et avec lui de nombreuses personnes ayant vu les vidéos de sa conférence). On vient d'atteindre un autre sommet (ou un autre fond, comme on veut) avec Rachida Dati. Sur la vidéo ci-dessous, dont le son a été diffusé sur de nombreuses radios depuis avant hier, vous verrez la future ex-ministre répondre à la question "L'Europe s'occupe-t-elle trop des affaires nationales ? " avec une feinte désinvolture – et sans doute une véritable ignorance – : "L'Europe s'occupe de ce qu'on lui donne à s'occuper." L'ensemble de ses réponses, filmé lors de la réunion des Jeunes Populaires à laquelle elle était invitée, semble du même niveau. Peut-être notre Garde des sceaux avait elle bu un peu elle aussi ? En tout cas, sa prestation en dit long sur l'intérêt qu'elle porte à l'Europe et sa connaissance des dossiers. Elle en dit long aussi sur sa compétence, et sa capacité à gérer son image et à représenter – peut-être – la France et les Français au Parlement Européen.
20 avril 2009
Echec d'un marketing politique inadapté
Dopée un court instant pas le G20, la popularité de Nicolas Sarkozy retombe encore. Elle a perdu encore 6 points voici quelques jours dans le dernier sondage IFOP poir Paris-Match concernant les personnalités politiques préférées des Français. Curieusement, le champion incontesté, avec 74 % d’opinions favorables, est… Jacques Chirac. Les commentateurs expliquent ce succès par une petite crise de nostalgie des Français envers une époque où tout n’allait pas si mal que ça , en tout cas mieux qu’avec le Sarkozysme. Nicolas Sarkozy arrive très loin derrière, en 33e position, avec environ 41 % d’opinions favorables. Les deuxième et troisième du classement sont Rama Yade et Bernard Kouchner, tous deux avec 69 % – la première en légère baisse de 2%, et le second en légère hausse de 2%. Deux personnes du gouvernement qui passent pour avoir des problèmes avec le président. Ceci expliquerait-il cela ?
Il est significatif qu’il y a un mois de cela, au cours de la même semaine, deux hebdos (L'Express et Marianne) aient consacré leur une au même sujet : le désamour des Français pour leur président. Chacun consacre un dossier aux raisons, nombreuses, de cette rupture : trop bling-bling, pas assez à l’écoute, incapable de résoudre la crise, trop axé sur le bonheur des riches et pas assez sur celui des pauvres, etc.
En fait, ce qui est analysé là, ce n’est pas tant une réalité qu’une apparence, une image perçue. Et ça, c’est le domaine du marketing politique. Moins que l’échec du sarkozysme, c’est l’échec du marketing politique de Nicolas Sarkozy que sanctionnent les Français : l’échec du prince et de ses conseillers à véhiculer une image acceptable par les citoyens.
17 avril 2009
Propagande, contrôle de l'image, Big Brother : comment la Chine efface Tien'anmen des mémoires
Parfois, les gens ont du mal à réaliser « l’épouvantable menace » que « les possibilités inouïes de la propagande politique ont fait peser et continuent de faire peser sur le monde », et les ravages qu’elle peut faire. (Jean-Marie Domenach, « La propagande politique », Paris, PUF, "Que sais-je ?", 1973). Domenach se pose en 1973 la question de savoir jusqu’à quel point la propagande, tronquant, truquant et inventant les faits, peut-elle se substituer à la réalité. Regardant l’histoire de la propagande nazie et les résultats obtenus par son théoricien Joseph Goebbels, il répond sans détour : « Il est possible de faire vivre un peuple dans un univers mythologique entièrement fabriqué, dans un monde qui n’a plus de rapport avec le monde, et qui a rompu une fois pour toutes avec ses critères de véracité. »
C’est clair et net.
Seize ans après, dans la Chine des « Quatre Modernisations » de Deng Xiaoping (industrie et commerce, éducation, organisation militaire, agriculture), les étudiants, les universitaires et les intellectuels réclament une « cinquième modernisation », celle de la démocratie avec l’autorisation du multipartisme, et la fin de la corruption. On est en 1989.Le mouvement, qui a commencé six ans auparavant, est pacifiste, et trouve des appuis au sein du Parti communiste chinois où des luttes internes opposent l’ancien premier ministre réformiste Zhao Ziyang, proche de Deng Xiaoping, qui est à la tête du Parti, et la branche conservatrice menée par le premier ministre en place, Li Peng, et l’économiste Chen Yun. Le 15 avril 1989, une grande figure du réformisme, l'ancien Secrétaire général du Parti communiste chinois, Hu Yaobang, limogé en 1987 mais qui reste l’un des hommes les plus admirés du pays pour son courage et son rôle dans les réformes, meurt victime des suites d'une crise cardiaque. Des manifestations spontanées ont lieu dans tout le pays, et, les 16 et 17 avril, des manifestants réunis sur la place Tian’anmen avec des gerbes de fleurs demandent sa réhabilitation. La presse, à l’exception d’un seul quotidien, est muselée par le Département de la propagande et n’en parlera pas. Un journal de Shanghaï qui tente de passer outre voit son éditeur en chef limogé, et le magazine mis sous la tutelle du Parti communiste de Shanghai.Le lendemain, quelques milliers de manifestants se réuniront sur la place pour un sit-in devant le Grand Palais du Peuple, l’équivalent chinois de notre Assemblée nationale. Dans la nuit du 21 avril, veille des funérailles officielles de Hu Yaobang, ils sont 100.000 à 200.000 à investir pacifiquement la place Tien’anmen et à demander à ce qu’une délégation puisse assister aux obsèques. Ce même jour, 21 universités sont en grève. Le lendemain, une autre délégation demandera à rencontrer Li Peng, perçu comme le grand rival de Hu Yaobang. Le 26 avril, le Quotidien du Peuple, qui accuse les étudiants de vouloir renverser le parti, qualifie les manifestations de « troubles à l'ordre public », faits d'un « très petit nombre » (le « petit nombre » va devenir une des deux constante de la propagande gouvernementale sur le sujet). Fin avril, les manifestations à Pékin rassemblent quand même environ 50.000 personnes, et les étudiants sont rejoints par les ouvriers qui protestent contre l’inflation, les bas salaires, et le luxe dans lequel vivent les cadres du Parti. Hu Yaobang devient l’objet de critiques officielles, mal perçues au sein du mouvement. A la suite d’une grande manifestation pacifique le 4 mai, et profitant de la visite de Gorbatchev en Chine et de la présence des médias étrangers, un millier d’étudiants vont entamer le 12 mai une grève de la faim sur la place Tien’anmen. Ils vont recevoir un large soutien, tant en province qu’à Pékin, dans toutes les couches de la population ; à partir du 15 mai, des rassemblements de centaines de milliers de personnes auront lieu presque quotidiennement sur la place Tien’anmen. Le mouvement se poursuit dans le calme et la négociation jusqu’au 19 mai, marqué par le dernier discours du réformiste Zhao Ziyang aux étudiants réunis sur la place :
« Étudiants, nous arrivons trop tard. Nous en sommes désolés. Vous parlez de nous, vous nous critiquez, c'est légitime. Je ne viens pas ici pour vous demander de nous pardonner. Ce que je veux vous dire, c'est que certains de vos camarades sont déjà très faibles, après sept jours de grève de la faim, et qu'ils ne peuvent continuer ainsi. Plus la grève de la faim dure, plus elle risque de provoquer des dégâts permanents à leur santé. Ils sont en danger, et le plus important, aujourd'hui, c'est que vous consentiez à mettre fin rapidement à la grève de la faim. Je sais que vous observez cette grève pour que le Parti et le gouvernement donnent une réponse satisfaisante aux questions que vous leur avez adressé, mais il me semble que le dialogue entre nous est déjà amorcé, et que certaines de vos questions ne pourront être résolues que par un long processus. Par exemple, vos questions sur la nature de ce mouvement, et sur les responsabilités, sont, à mon avis, des choses que nous pourrons finalement résoudre, et sur lesquelles nous parviendrons finalement à une vision commune. Cependant, vous devez comprendre que la situation est complexe, et qu'il nous faudra du temps. Vous ne pouvez, alors que la grève de la faim entre déjà dans son septième jour, vous obstiner à demander des réponses satisfaisantes à vos questions pour y mettre fin.
Vous êtes encore jeunes, avez de nombreux jours devant vous, vous devez vivre en bonne santé, pour pouvoir voir le jour où la Chine aura réalisé ses quatre modernisations. Vous n'êtes pas comme nous, qui sommes déjà vieux, et pour qui cela n'a plus d'importance. Votre pays, vos parents, se sont donné du mal pour vous envoyer à l'Université ! Vous avez dix neuf, vingt ans, et vous voulez, comme ça, sacrifier vos vies ? Etudiants, soyez un peu raisonnables. La situation actuelle est déjà très grave, vous le savez, le Parti et l'état sont très inquiets, toute la société est en désarroi. Par ailleurs, Pékin est la capitale, mais partout, la situation s'aggrave jour après jour. Cette situation ne peut durer. Etudiants, vous êtes plein de bonnes intentions, vous voulez le bien de votre pays, mais si cette situation s'étend, si on en perd le contrôle, cela aura toutes sortes de conséquences néfastes.
Enfin, je vous dirai cette seule chose. Si vous cessez la grève de la faim, le gouvernement n'en profitera pas pour mettre fin au dialogue, certainement pas ! Les questions que vous avez posées, nous continuerons à les discuter. Les choses avancent lentement, mais reconnaissez que nous sommes en train de progresser sur certaines questions. Mais aujourd'hui, je voulais seulement vous voir, et vous dire ma pensée. J'espère que vous pourrez réfléchir calmement à ces questions. Dans des situations confuses, on ne peut réfléchir calmement à ces choses. Vous êtes pleins d'énergie, car vous êtes jeunes. Mais nous, aussi, avons été jeunes, nous avons manifesté, nous nous sommes couchés au travers des routes, sans réfléchir du tout aux conséquences. Finalement, je vous supplie sincèrement, étudiants, de réfléchir calmement à la suite. Beaucoup de choses peuvent être résolues. Et j'espère que vous mettrez rapidement un terme à la grève de la faim. »
Persuadés qu’une solution négociée va être trouvée, les étudiants envisagent alors la fin de leur mouvement. Malheureusement, dans la journée, la fraction conservatrice du Parti réussit à faire limoger Zhao Ziyang, le faire placer en résidence surveillée (on ne le reverra plus jamais avant sa mort), et, le soir même, les haut-parleurs de la place annoncent la proclamation de la loi martiale. L’armée prend position autour de Pékin ; le 20 mai, elle reculera devant les étudiants pacifistes, mais, les 3 et 4 juin, elle rentrera dans la ville, tirant à la mitraillette sur des personnes désarmées ; parvenus à la place Tien’anmen, les chars y écraseront les manifestants restés sous les tentes.
Bilan : environ 300 morts dont 23 étudiants selon le gouvernement chinois, pour lequel la majorité des manifestants étaient des voyous et des chômeurs mécontents et non des étudiants, 2600 à 3000 morts pour la Croix-rouge de Chine. La vérité est sans doute quelque part entre ces deux estimations.
Outre l’aspect historique, l’hommage à Hu Yaobang et Zhao Xiyang et le vingtième anniversaire du début du printemps de Pékin, c’est le traitement donné par le gouvernement chinois à cet épisode de son histoire qui nous intéresse ici. De même qu’en France on a parlé longtemps « d’évènements » pour minimiser la guerre d’Algérie, les Chinois ont choisi de parler à propos du mouvement du printemps 1989 de « troubles politiques ».
Le secrétaire général du parti communiste chinois (PCC) Deng Xiaoping dira quelques jours après le massacre – et c’est toujours l’explication officielle – que quelques repris de justice et des chômeurs mécontents avaient attaqué les soldats qui venaient mettre de l'ordre sur la place Tian'anmen, et que l'armée avait dû se défendre. Pour le gouvernement, il n’y a pas eu de morts sur la place Tien’anmen, et les victimes n’étaient pas des étudiants.
L’article de Wikipédia sur le sujet montre les résultats de la démarche de la propagande chinoise concernant Tien’anman :
« Vingt ans après, les évènements de 1989 sont toujours un sujet tabou en Chine. Ils ne sont pas évoqués dans les livres d'histoire, ni enseignés. Chaque année, le 4 juin, la place Tian'anmen est très surveillée, pour éviter toute commémoration. Les sites internet étrangers sur le sujet sont censurés ou bloqués (la présence d'articles sur 1989 a été citée comme une des raisons du blocage de Wikipédia en Chine), et des moteurs de recherche tels que Google et Yahoo ont dû, pour s'installer en Chine, adapter leurs programmes pour qu'ils interdisent toute recherche efficace sur ces évènements. Enfin, la simple mention de ces sujets sur des sites webs ou des blogs chinois peut en causer la fermeture.
Aussi, de nombreux Chinois, en particulier ceux nés peu avant ou après 1989, n'ont qu'une très vague idée de ce qui s'est passé. Les rares ouvrages d'historiens chinois sur le sujet ont été publiés dans la région spéciale de Hong Kong (autonome jusqu'en 1997), et sont difficilement accessibles, et les sources occidentales sur le sujet ne sont pas diffusées en Chine. »
Aujourd’hui, le gouvernement chinois ne veut pas entendre parler d’un « vingtième anniversaire de Tien’anmen ».
Le 15 avril, le vingtième anniversaire de la mort de Hu Yaobang, dont le nom est proscrit et dont personne n’ose plus parler, a été complètement passé sous silence dans les médias chinois. Seule la presse de Hong-kong a osé publier sa photo. Ce même jour, France-info signalait que « plusieurs dissidents chinois ont fait état d’un renforcement de la surveillance dont ils font l’objet, voire d’interpellations. Qi Zhiyong, 52 ans, qui a perdu une jambe en 1989 après avoir été touché par une balle lors de la répression, dit avoir été interpellé à son domicile par la police de sûreté de l’Etat. Le groupe Chinese Human Rights Defenders, a été saisi de plusieurs autres cas : "Il y a un certain nombre de personnes qui sont soumises à une surveillance accrue et auxquelles il a été conseillé de ne pas participer aujourd’hui à des réunions avec d’autres dissidents".
Dans quelques années, la mémoire des réformateurs Hu Yaobang et Zhao Xiyang aura été complètement effacées ; et la réalité de la place Tien’anmen sera celle d’une jolie place touristique, telle qu’on peut l’admirer sur les écrans de l’internet chinois. Ainsi l’histoire s’écrit-elle parfois autant sur le papier des bureaux des départements de la propagande que dans le sang sur le terrain. Un papier buvard qui éponge le sang. Réécrire l’histoire pour la mettre en conformité avec les décisions du Parti : c’était le métier de Winston Smith, le héros imaginé par Orwell en 1948. D’autres ont pris sa suite aujourd’hui.
Crédit photos : Place Tien'anmen (haut) : Yo Hibino icence Creative Commons Paternite version 2.0 ; (bas) : Paul Louis ; Xhao Xiyang : United States Federal Government.
13 avril 2009
Marketing politique : les négociations de Sarkozy laissent un arrière goût amer
A l'époque ou Sarkozy était candidat, son équipe semblait le conseiller à peu près correctement. Thierry Saussez est toujours dans les parages ; depuis un an il dirige le SIG (système d'information du gouvernement). D'autres sont partis, dont un après avoir été traité d'idiot si mes souvenirs sont bons devant une chaîne de télévision américaine. On a quand même l'impression que rien ne va plus dans l'équipe de marketing politique du président, qui enchaîne les gaffes les unes après les autres. Parmi les dernières, une est particulièrement savoureuse : Sarkozy s'est lancé dans la chasse aux paradis fiscaux. Notre chasseur a simplement oublié que la chasse aux éléphants ne se fait pas avec une carabine à plombs. Il s'est attaqué au début du mois à la Chine... et s'est fait tout bonnement massacrer. Ses négociations ont abouti à ce que :
1. la Chine soutienne la position française sur les paradis fiscaux... mais avec quelques conditions (rires)
2. La première était que Sarkozy accepte de déclarer que “Dans cet esprit et dans le respect du principe de non-ingérence, la France récuse tout soutien à l'indépendance du Tibet sous quelque forme que ce soit.” Adieu le respect des droits de l'homme, adieu la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes, adieu... Pour gagner quelques lignes dans la presse, et le droit d'envoyer Raffarin la semaine dernière à Pékin négocier quelques contrats, la France s'est déculottée et a renié une fois de plus ses idéaux. Finalement, Sarkozy doit aimer ça, puisque l'ancien premier ministre vient de poser la première pierre d'une ambassade de France à Pékin.
3. Mais là ou les Chinois sont très forts, c'est que ça ne leur a pas suffi. Pour bien montrer à Sarkozy qu'il n'avait pas la taille requise pour discuter avec eux, les Chinois et posé une condition supplémentaire : que Hong-Kong et Macao soient retirés de la liste des paradis fiscaux... Autrement dit, on veut bien vous laisser jouer dans votre cour, mais vous vous engagez à ne pas toucher à nos paradis fiscaux. On aurait pu croire à un poisson d'avril, ce n'était pas le cas. Curieux accord signé par celui qui s'érige en pourfendeur des paradis fiscaux. Le moins qu'on puisse dire, c'est que veni, vedi, et pas vici. L'éléphant a écrasé l'apprenti chasseur, qui non seulement s'est engagé à ne plus le chasser, mais en plus a accepté de l'épouiller.
En attendant, les Chinois rigolent. Et Sarkozy perd toute une frange de son électorat, qui comprend mal qu'au nom d'un pseudo-réalisme politique on laisse souffrir des peuples sans intervenir. Pas sûr que ce type de négociation voué à l'échec soit un bon plan pour rehausser l'image de notre président, tant en interne qu'à l'international.
Accessoirement, si un visionnaire du nom de Roosevelt n'avait pas eu le courage, la volonté, et la capacité de voir quels avantages – y compris économiques – on peut tirer de la défense des peuples opprimés, l'allemand serait aujourd'hui beaucoup plus parlé dans nos écoles. Roosevelt aurait réglé le problème japonais en leur cédant quelques îles, serait allé développer son ambassade à Berlin avec l'espoir de récupérer un peu de business, et se serait engagé “dans cet esprit et dans le respect du principe de non-ingérence, à récuser tout soutien à l'indépendance de la France sous quelque forme que ce soit.” Depuis Vespasien, on sait que l'argent n'a pas d'odeur. Le sang des Tibétains n'a pas l'air non plus de chatouiller les narines de notre Président.
11 février 2009
Incohérences
Incohérences
Ces dernières semaines ont été remarquablement mal ficelées en termes d’image du côté du gouvernement. Ca a commencé par Rachida Dati, qui, après avoir fait des pieds et des mains pour conserver son poste ministériel et éviter le placard doré des européennes, a fini par céder aux pressions et a annoncé qu’il était bien normal pour un ministre d’aller défendre les idées de son parti devant les électeurs. Ce discours a dû lui arracher la gorge ! Ca a continué le même jour par Xavier Darcos, qui après avoir annoncé qu’il ne reculerait jamais a fini par… reculer. On a ensuite eu droit à la suppression de la pub en soirée sur les chaînes publiques, censée être compensée par une augmentation modique de la redevance (une mesure qui, soit dit en passant, va complètement à l’encontre d’une sortie de crise par la hausse du pouvoir d’achat des bas revenus). Si quelques euros de hausse de la redevance suffisaient à équilibrer les comptes des chaînes, pourquoi dès lors leur allouer 450 millions d’euros par an sur deux ans ? En fait, c’est quelques euros par foyer plus 450 millions d’euros qui vont être demandés chaque année aux contribuables au titre d’un confort visuel que personne (hormis le chef de l’Etat) ne souhaitait vraiment, et que peu avaient l’envie de payer.
Dernier en date des problèmes concernant l’image du gouvernement, le statut des enseignant-chercheurs, A nouveau, il n’est pas question pour nous d’analyser le fond de la réforme : seuls les aspects communicationnels nous intéressent. On a déjà parlé ici de la méthode Rambo. Valérie Pécresse a pris ici la succession du valeureux marine, et a annoncé durant ces dernières heures que son texte méritait d’être « retravaillé ». Ca veut dire quoi ? Qu’il était bâclé ? Insuffisamment travaillé ? Mais alors… Faut-il une mobilisation extraordinaire des Français concernés, de près ou de loin, pour que le gouvernement se rende compte de son erreur ? Si les mouvements n’avaient pas été aussi durs, un texte qui mérite d’être « retravaillé » serait-il passé en l’état ? Combien de ces textes inadéquats sont-ils passés durant ces derniers mois ? Si les téléspectateurs étaient descendus dans la rue, aurait-on découvert que les textes sur le financement des chaînes publiques et la nomination de leur chef par l’Elysée étaient « insuffisamment travaillés » ? D’autre part, le ministre s’obstine a vouloir mettre coûte que coûte sa réforme en vigueur à la rentrée. Est-ce une attitude logique ? L’idée selon laquelle mieux vaut une mauvaise réforme que pas de réforme du tout est-elle viable ? C’est le genre de questions qui mine la crédibilité et l’image d’un gouvernement.
Jeudi noir...
Jeudi noir…
Jeudi dernier, Nicolas Sarkozy a donné une conférence de presse qui a été particulièrement suivie : 15 millions de spectateurs contre 12 millions pour la précédente. Cela montre l’importance des attentes des Français vis à vis du chef de l’Etat, considéré par eux comme celui qui peut sortir le pays de la crise et redonner aux citoyens le pouvoir d’achat nécessaire. Malheureusement, l’image que le président de la République a donné de lui ne correspondait pas à ces attentes, et la sanction a été immédiate : chute dans les sondages. Le problème de Nicolas Sarkozy aujourd’hui est double : d’une part, il faudrait qu’il donne une trajectoire, une impulsion pour sortir de la crise, donc qu’il montre en comprendre les causes. Or, on assiste à un saupoudrage, plutôt en faveur des classes aisées et du patronat. La suppression de la taxe professionnelle, vieux serpent de mer de la politique que personne n’a jamais osé appliquer, en fait partie. C’est un cadeau fait au patronat, qui est le seul à s’en féliciter. Normal, comme les communes dont c’est parfois 45% des recettes vont devoir chercher ailleurs leurs subsides, on se doute que d’autres impôts – locaux ou autres – vont augmenter. Des impôts qui risquent d’être moins bien ciblés, et de toucher les citoyens sans tenir compte de leurs revenus.
Le plan de soutien à l’industrie automobile (6,5 milliards d’euros !) est du même acabit. Or, l’industrie automobile n’a pas de gros besoins en investissement. La crise actuelle n’est pas une crise de l’investissement, ni celle d’un manque de compétitivité, c’est une crise du pouvoir d’achat et de la consommation. Michel Serre n’aime pas le terme « relance », au motif que la sortie d’une crise ne ramène jamais au statu quo ante et que vouloir revenir en arrière est utopique, voire néfaste. Il a parfaitement raison. Cela dit, donner du pouvoir d’achat aux gens les moins favorisés, ceux qui n’épargnent pas et qui consomment tout ce qu’on leur donne, en leur rendant une part de leur argent (baisses d’impôt, allocations, etc.), voilà qui a du sens. Si la consommation reprend, les ventes tireront la production, la production tirera l’embauche, l’embauche tirera le pouvoir d’achat, et le cercle vertueux sera amorcé. Je ne dis pas que cela se passera comme cela, mais l’idée se défend. Maintenir sous perfusion l’industrie automobile ne donnera pas aux Français les moyens ni l’envie de s’acheter de nouvelles voitures. Ca maintient en vie artificiellement le malade (l’industrie automobile, les banques, etc.), mais ça ne le soigne pas. Et ça appauvrit d’autant l’hôpital qui finance… en l’occurrence les contribuables, vivants et à venir.
Le second problème auquel se heurte en termes d’image Nicolas Sarkozy a pour nom… Barack Obama. Même si son plan de relance met un peu de temps à être voté, et même si pour cela on a le sentiment que le nouveau président américain repart plus ou moins en campagne, on a le sentiment que Barack Obama sait où il va : son plan – même s’il est discutable, de toute façon on n’est pas ici dans un blog d’économie – est cohérent. Il est massif (et on sait que les demi-mesure ne mènent à rien, il y a des « tickets d’entrée » à payer), et l’image qu’il s’est forgée est suffisante pour assurer à son plan la crédibilité nécessaire auprès du public. Il respecte le principe de concentration des forces, et, surtout, il respecte le principe de Machiavel : gouverner en s’appuyant sur son peuple. Les Français ne peuvent pas s’empêcher de faire la comparaison entre les moyens mis en œuvre pour leur venir en aide (la promesse de supprimer la première tranche d’imposition), et ceux mis en œuvre par Barack Obama pour venir en aide aux Américains.
Or, en cette période de crise, c’est bien là que le bât blesse : en se coupant de son peuple par une image trop « bling-bling », et des mesures exclusivement destinées aux plus riches et à ses amis industriels (Bolloré, Lagardère, Bouyghes), Nicolas Sarkozy c’est coupé des Français. Là où les Espagnols (pas mieux lotis que nous en termes de chômage et de crise) soutiennent leur gouvernement, les Français réagissent par des grèves sectorielles ou générales. Le fait que le chef de l’Etat dans sa conférence de jeudi dernier ait fait l’impasse sur la situation explosive des DOM-TOM, sur le paquet fiscal, etc. est symptomatique. Les Français, désormais à l’affût des moindres signaux, n’ont pas laissé passer : la confiance a disparu.
Connotations
– Connotations
France Info a diffusé la semaine dernière une info intéressante : le chef de l’Etat et son épouse auraient embauché une « coach sexuelle ». Est-ce pour donner du piment à certaines de leurs soirées ou redonner vie à une ardeur perdue ? Toujours est-il que la nouvelle ouvre la porte à de nombreuses rumeurs, dont celle d’une impuissance du chef de l’Etat… à rapprocher de son impuissance déclarée dans certains domaines, dont le pouvoir d’achat des Français. Une maladie reconnue lors d’une conférence de presse un certain 6 janvier 2007. Certes, on ne va pas se plaindre de la transparence. Cela dit, on peut se demander si certaines annonces sont bien nécessaires, voire si un chef d’Etat peut se permettre d’avoir la vie privée d’un citoyen ordinaire. En terme de contrôle de l’image, un président impuissant dans un pays en crise n’est pas très bon.
29 janvier 2009
Rachida Dati, accouchement, polémique et société. Déphasage…
Pourquoi parle t’on tant de l’accouchement de Rachida Dati et de son retour si précipité aux affaires de l’Etat ? Voilà le sujet d’une discussion passionnante que j’ai eue voici une dizaine de jours avec une amie.
D’abord, pourquoi parle-t-on tant de Rachida Dati, et beaucoup moins de Rama Yade ou de Fadela Amara, deux autres femmes du gouvernement ?
Il y a plusieurs raisons à cela.
La première est que, plus que les deux autres, Rachida Dati est devenue un symbole : celui de la femme qui réussit, et celui de la possibilité pour un individu issu de l’immigration de sortir de son ghetto.
Mais, me direz-vous, ne peut-on pas en dire autant de ses deux collègues, dont on parle beaucoup moins ?
En fait, la position de Rachida Dati et sa manière d’être modifient complètement la donne. D’abord, Rachida Dati a dès le début été perçue comme une proche de Sarkozy, voire très proche. Certains ont parlé de ses relations avec son ex-femme Cécilia, une rumeur d’aventure avec le président a même circulé. Ensuite, Rachida Dati est beaucoup plus dans le « paraître » et la brillance que ses deux consœurs. Elle aime les bijoux, les tenues haute couture (même si elle semble avoir eu du mal a les rendre à certain couturier qui les lui prêtait), et n’hésite pas à les porter en public dans une période de crise où une élégance meilleur marché serait peut être mieux perçue (à se sujet, cf. Michelle Obama).
Elle a accepté volontiers de faire la une des journaux, et on l’a vue s’étaler, seule ou en famille, dans les pages des magazines, à commencer par Paris-Match. Elle a joué de son image, misant sur la starification pour amorcer une carrière politique qu’elle me semble vouloir aller au-delà de son ministère actuel.
Enfin, sa vivacité, liée peut-être à sa jeunesse, son inexpérience du management d’équipes et – il faut bien le reconnaître – son manque d’empathie vis-à-vis de ses administrés et de la société actuelle en général font qu’un certain nombrer de « couacs » on contribué encore un peu plus à la mettre sur le devant de la scène.
Voilà pourquoi on parle d’elle, sans doute plus et plus volontiers que des autres femmes du gouvernement. Il y a une sorte de cercle vertueux dans la « peoplisation » : plus on parle de vous et plus vous êtes connu ; et plus vous êtes connu et plus on parle de vous. Le tout est d’amorcer la pompe ; Rachida Dati l’a fait.
Cela dit, tout n’est pas expliqué dans ce qui précède ; une fois « défalquée » l’incidence du statut médiatique du ministre, il reste plusieurs points à analyser, véritables phénomènes de société.
Pourquoi le retour précipité de Rachida Dati à son poste a-t-il fait tant de bruit alors que le choix de la couleur de sa dernière toilette est passé complètement inaperçu ? Trois raisons me semble expliquer ce fait : l’une est liée au sujet lui-même, une autre au traitement qu’il a reçu de la part du ministre, une troisième au contexte dans lequel il a lieu.
Le premier point est la naissance d’un enfant. Un rédacteur en chef américain affirmait il y a quelques années que les enfants étaient l’un des trois thèmes les plus vendeurs de la presse. Pas étonnant que les gens en parlent, à la fois parce que ça les intéresse, et aussi parce que la presse en parle. Autre cercle auto-alimenté.
Le deuxième point est le traitement de la situation par le ministre, placé devant une situation prévisible mais pas forcément confortable. Sans être pédopsychiatre, je pense pouvoir dire que la naissance est forcément un traumatisme. Le passage d’un univers chaud et connu à un autre univers nettement plus froid et où tout reste à découvrir – avec les risques et les frustrations que cela comporte – n’est sans doute pas une partie de plaisir pour le bébé. En terme d’apprentissage et de découverte du monde, sa principale base de sécurité, celle à partir de laquelle il s’en ira explorer l’univers, et celle vers laquelle il reviendra chercher la sécurité, c’est sa mère, à laquelle il est relié par l’empreinte. La sentir disparaître – même si c’est pour sauver le monde, ou plus vraisemblablement son poste – doit sans doute rajouter une bonne dose de stress et d’angoisse chez le nouveau-né abandonné à son sort, voire même peut-être freiner son désir de découverte en le privant de sa base de repli. En tout état de cause, laisser son enfant dans les premiers jours de son existence peut se justifier de diverses manières, mais sûrement pas par l’intérêt de l’enfant.
Le troisième et dernier point est le qualificatif de « précipité » concernant son retour. Le congé maternité est un acquis social récent. Nos ancêtres n’en avaient pas entendu parler, pas plus que les vaches ou les blés de l’éleveuse de bétail ou de l’agricultrice. Pas évident d’expliquer à une vache en train de véler que la personne qui la soigne habituellement est en congé maternité. Et que dire du discours à tenir au grain de raisin qui hurle qu’on le récolte, pour le faire tenir seize semaines de plus sur la vigne ? Il y a des professions dans lesquelles la tradition et les contraintes faisaient que les femmes se reposaient peu après l’accouchement. Aujourd’hui encore, je serais curieux de savoir combien de femmes exerçant des professions libérales ou le métier de chef d’entreprise s’octroient près de quatre mois d’absence de leur cabinet ou de leur bureau.
Valérie Pécresse doit détenir la réponse à cette question, puisque le cas Dati l’a incitée sans rire à demander à la mi-janvier que les ministres (qui ne sont pas des salariés) bénéficient d’un congé spécial de maternité de seize semaines. Dès lors, de deux choses l’une : ou bien les ministres ne sont pas les plus aptes à remplir leur tâche, et on ferait aussi bien de les virer tout de suite pour les remplacer par des personnes plus compétentes et plus difficiles à remplacer, et poursuivre le processus jusqu’à ce que la simple idée d’un quelconque remplacement à ce poste soit complètement incongrue ; ou bien c’est la tâche de ministre qui est si facile qu’elle ne demande aucune compétence particulière. Quand on voit le jeu de chaises musicales auquel ressemblent de plus en plus les remaniements ministériels, on se dit de plus en plus que la seconde hypothèse doit être la bonne. Mais alors, pourquoi payer au-dessus du smic ces OS de l’administration ? A défaut de savoirs techniques, on pourrait leur prêter des compétences managériales ; mais les rapports de Rachida Dati et Xavier Darcos avec leurs administrés montrent bien que ce n’est pas le cas.
Plus sérieusement, plus personne ne croit à l’importance des qualités d’un ministre, Valérie Pécresse comme les autres. Et l’époque est révolue où les jeunes loups aux dents longues passaient leurs temps entre deux avions, privilégiant leur carrière au détriment de leur vie privée ou familiale. Fini, le temps de la France de l’aventure. La panne de l’ascenseur social, l’absence de garantie de l’emploi, le manque de visibilité au sein des entreprises ont fini par tuer le carriérisme. N’obtenant plus de l’entreprise la reconnaissance dont ils ont besoin, les « homo maslowicus » se sont rabattus vers d’autres groupes, famille, associations, etc.
Il fut un temps où Rachida Dati, sacrifiant son enfant pour sa carrière et le bien de l’Etat, aurait fait figure d’héroïne, symbole d’une génération pour laquelle tout était encore possible. Aujourd’hui, alors que, quoi qu’on tente de faire croire, les choses sont de moins en moins possibles – les grandes écoles, seule voie actuelle vers l’ascenseur, recrutent par exemple aujourd’hui à 80 % chez les enfants des élites, contre 50 % il y a un demi-siècle – son attitude paraît atypique, hors normes, en décalage avec les aspirations actuelles des Français. En tout cas, seize semaines sans Rachida Dati ne semblait pas une épreuve insurmontable pour Valérie Pécresse. Cette dernière s’est sans doute aussi posé la question de l’importance que pouvait revêtir pour l’enfant la présence de son père durant les premiers jours de sa vie, et la nécessité de créer un congé paternité pour les hommes politiques, calqué sur le modèle dont bénéficient les salariés. En particulier, je la vois bien allant proposer un texte de loi instaurant un congé paternité pour le chef de l’Etat, auquel on peut souhaiter un avenir fécond avec sa nouvelle épouse. Pour une fois, le PS ne ferait sans doute pas d’obstruction… (crédit photo : Benjamin Lemaire)
Ph. Bensimon
25 décembre 2008
Image et test en politique. Rambo. Dernier Baromètre BVA politique
Image et test en politique. Rambo. Dernier Baromètre BVA politique
Il est difficile de gouverner contre l’avis de son peuple. Nicolas Machiavel dans Le Prince déconseillait déjà il y a quelques siècles cette pratique (cf. article sur ce blog à propos de Machiavel). Il semble donc sain lorsque l’on a une idée de la tester auprès du public avant de la mettre en pratique, et, en cas d’avis défavorable d’une part importante de la population, de la modifier( pour la rendre acceptable, voire d’y renoncer. Non seulement c’est ce qui différencie la démocratie (gouvernement du peuple par le peuple) des autres régimes politiques, mais aussi, dans l’optique machiavélique, il y va de l’intérêt bien compris des dirigeants. Il y a de leur réélection, et le point est d’autant plus sensible que les mandats sont courts. Sans parler du risque de soulèvement populaire pouvant aboutir à l’éviction des dirigeants. L’actualité mondiale récente a montré que ce risque est loin d’être négligeable, même si dans un pays comme le nôtre les gens n’ont pas encore suffisamment faim pour se révolter.
Bref, tester une idée relève de la logique politique, aussi bien pour les candidats qui devraient tester leurs programmes que pour les gouvernant désireux de modifier la loi ou la réglementation.
Le problème est : « comment ?»
Quatre méthodes existent pour prévoir les réactions d’une population :
– 1. la méthode quantitative (sondage sur échantillon représentatif), Elle fournira en particulier le pourcentage approximatif des citoyens qui jugeront une idée acceptable,
– 2. la méthode qualitative (à partir d’interviews en profondeur de petits groupes de personnes). On pourra ainsi obtenir une idée des réactions du public, et avoir une image de la mesure dans celui-ci. La première méthode est celle de Sherlock Holmes scrutant le terrain avec sa loupe (précurseur de la police scientifique !). La seconde est celle de Maigret, accoudé au comptoir des bistrots, à l’écoute des rumeurs et des confidences.
Il existe deux autres méthodes :
3. Celle de Poirot, trouvant la clé du mystère grâce à sa logique implacable et sa grande connaissance de la nature humaine.
4. Et celle de Rambo, envoyé sur le terrain en éclaireur, qui risque sa peau à chaque fois et n’en réchappe que par une chance qui lui colle à la peau par la grâce des scénaristes et la logique financière des héros récurrents.
Tout le monde ne s’appelle pas Hercule Poirot. Les scores de Nicolas Sarkozy au premier trimestre 2008 montrent en tout cas son peu de filiation avec le héros belge.
Beaucoup d’analystes aujourd’hui estiment que le gouvernement joue avec la méthode Rambo : des ministres lancent des « ballons d’essai » gouvernementaux, quitte à se faire officiellement « désavouer » ensuite. Ces dernieres semaines on a ainsi vu Rachida Dati parler de « bon sens » au sujet de la proposition d’incarcération des mineurs de 12 ans, et quelques heures plus tard François Fillon déclarer qu’il était hors de question d’envisager une telle mesure. De même, on a vu Christine Boutin, ministre du logement, préconiser le ramassage et le placement en foyer des SDF, pour s’entendre contrer très peu de temps après par Nicolas Sarkozy lui-même, signalant qu’aucune mesure contraignante ne serait prise, et François Fillon – même si le samedi 14 décembre, au micro de Laurent Ruquier (« on n’est pas couchés »), Christine Boutin a tenté de dire que depuis le début Fillon et elle étaient « sur la même ligne. »
L’annonce de Rachida Dati avait soulevé un tollé général, y compris dans la magistrature. Celle de Christine Boutin avait vu monter au créneau, entre autres, toutes les associations soucieuses de la défense des droit de l’homme et des libertés individuelles.
L’avantage de la méthode Rambo est certes la rapidité, la souplesse et le peu de coût financier. Le problème est que Rambo, dans la réalité, ne revient pas toujours vivant de ses missions. Dans l’armée, l’espérance de vie des éclaireurs est loin d’égaler celle des généraux.
Nous avons déjà eu l’occasion de dire combien une image est longue à construire (pensez-y, futurs candidats à des élections, ce n’est pas en quinze jours ni même en trois mois que vous pouvez espérer mener une campagne électorale). Nous avons aussi dit combien est rapide la destruction d’une image : Nixon et le Watergate, Dominique Baudis et les soirées roses toulousaines, Nicolas Sarkozy passant en quelques mois du statut de candidat élu à celui de président le plus décrié de la 5e république en sont autant d’exemples.
Que reste d’il de l’image de Rachida Dati et de Fillon après leurs échanges ? François Fillon manque-t-il de bon sens ? Le garde des sceaux a-t-il un « bon sens » différent du « bon sens » de son supérieur ? Où est l’unité au sein du gouvernement ? Existe-t-il une réflexion commune avant l’annonce faite par un ministre – dont il faut bien noter qu’il est difficile désormais de distinguer s’il parle en son nom personnel ou au nom du gouvernement. Ce qui est sûr par contre, c’est que, de Dati ou de Fillon, un des deux est dans l’erreur.
J’ai le sentiment que la démarche, hâtive, correspond au désir de répondre instantanément, de surfer sur l’actualité. Or, on sait qu’agir sur l’émotion ne permet pas le recul nécessaire à la prise de décisions pertinentes. S’occuper en hiver du sort des SDF parce que les médias comptent les morts n’est pas très sérieux, surtout quand on décide de traiter les symptômes plutôt que les causes. Rajoutez le fait que la mesure choisie ne s’appliquera que deux ou trois soirs par an à Paris (les soirs où le mercure descend à –6°C), et vous aurez une idée du désastre.
Pour en revenir à nos éclaireurs qui acceptent de se prêter à ce jeu ou le subissent – même involontairement –, je crains pour leur image et leur carrière future. Bénéficient-ils de « parachutes » plus ou moins dorés ? Toujours est-il que dans cette guerre, à force de tirer sur ses propres éclaireurs, le chef de l’Etat risque de voir son image passablement ternie.
Le dernier Baromètre BVA (25 novembre) le donne remontant un peu la pente par rapport au sombre début de l’année ; cela dit, cette remontée s’explique essentiellement par la nécessité en temps de crise de se rassembler autour d’un chef, et l’absence totale de prétendant à ce titre dans la classe politique française. Fragile image. L’électrochoc des Twin Towers avait créé le rassemblement des Américains affolés autour de leur chef George Bush. Aujourd’hui le journaliste tireur de chaussure irakien Mountazer al-Zaïdi qui a failli faire un carton sur le futur ex-président passe pour un héros au plan mondial…


