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La quinzaine écoulée a été riche en évènements en termes de marketing politique. Hier par exemple, Michelle Obama a fait un triomphe, marquant un peu plus l’importance en termes d’image de la femme d’un homme politique. En lançant la convention démocrate, elle a affirmé : "Je viens ici en tant que femme qui aime mon mari et qui pense qu'il sera un président extraordinaire". JFK l’avait montré aux USA ; en France, Lecanuet avait repris le flambeau. Depuis, les hommes politiques dotés d’une femme charismatique ont toujours eu un petit « plus » par rapport à leurs concurrents. Si j’ai le temps, je mettrai sur ce blog quelques lignes sur le sujet. Hier également, on apprenait le choix du futur colistier (et peut-être vice-président) de Barack Obama, Joe Biden. Un sénateur déjà âgé, expert en relations internationales, et issu des classes populaires, tout entier destiné à rassurer ceux qui connaissent les lacunes d’Obama dans ces domaines. Certes, ce colistier n’incarne pas le changement ; mais ce n’est pas un mauvais choix, car certains pourraient être inquiétés par une équipe trop jeune et trop dynamique.

En fait, deux choses très importantes se sont passées ces derniers jours, et Obama n’en fait pas partie.

La première est la visite du Dalaï-Lama en France. Après l’annonce de l’Elysée que Sarkozy le recevrait le 10 décembre (cf. article précédent sur ce blog), on apprenait le lendemain que le Dalaï-Lama ne serait pas en France à cette date-là. Ca donne une belle image de la manière dont fonctionne l’Elysée de Sarkozy, et du respect qu’il a pour ses invités. A t’il pensé un seul instant que les gens avaient d’autres choses à faire dans la vie que de le rencontrer ? Pour rattraper la boulette, il a ensuite dépêché Kouchner aux côtés de sa femme, lot de consolation qui devait rencontrer le DL près de Lodève à la fin de son séjour en France. Le ministre a réussi en l’espace de quelques jours à annoncer la réunion, se rétracter ensuite, pour finalement après une ultime volte-face accepter d’y aller. On ne peut pas dire que l’enthousiasme de Kouchner à l’idée de rencontrer le Dalaï-Lama ait été torride. Mais là n’est pas la question. La vraie question est : comment se prennent les décisions gouvernementales sous Sarkozy ? Quand un président est incapable de prendre un rendez-vous et qu’un ministre change trois fois d’avis en l’espace de quelques jours, les électeurs sont en droit de se demander quelle est leur compétence à prendre en charge le destin d’une nation et de ses habitants ?

De plus, le bling-bling se fait manipuler de tous les côtés : par la Chine qui l’oblige à se déshonorer en allant à la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques, et par Moscou qui le ridiculise dans l’histoire du cessez-le-feu en Georgie.
Il faut dire que là, il l’a bien cherché.
800px_Flag_of_GeorgiaL’homme du story-telling, avide de paillettes et de caméras, a cru pouvoir imposer à la Russie un accord , sans même réaliser les enjeux du drame dans lequel il mettait les pieds. Il devrait pourtant être clair pour celui qui a refusé de rencontrer le DL et est allé à Pékin que les hommes d’Etat se foutent éperdument de l’avenir des peuples et des souffrances des populations. Bref, que l’enjeu de l’entrée des troupes Russes en Géorgie ne pouvait pas être la libération de l’Ossétie du Sud. La guerre en Ossétie est avant tout une guerre contre l’Otan. Souvenez-vous que la Géorgie, l’Ukraine et la Moldavie avaient demandé à faire partie de l’Otan, une demande qui leur avait été refusée en début d’année lors du sommet de Bucarest.
Aujourd’hui, l’enjeu des troupes russes est avant tout la restauration de l’empire économique et militaire soviétique, et la tentative de Sarkozy a dû en faire rigoler plus d’un. Comme la Chine, la Russie de Medvedev et Poutine a fait lanterner Sarkozy avec un pseudo accord qui n’a jamais été respecté. Aujourd’hui, après une « demande des populations » d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie (dans un processus qui ressemble étrangement à celui de l’Anschluss), la Russie vient de reconnaître l’indépendance des deux provinces, a annoncé qu’elle y installerait sans doute des bases militaires, et que des relations diplomatiques avec les deux Etats séparatistes seraient établies dans les jours qui viennent. Pour faire bon poids, Dimitri Medvedev a annoncé que son pays n’avait "peur de rien", y compris d’une nouvelle "guerre froide" avec l’Occident.

Logique : Poutine est avant tout un militaire (ancien du KGB), et les militaires ont besoin de guerres pour exister et avoir des budgets. D’autre part, ils sont quelques-uns à ne jamais avoir digéré l’éclatement de l’ancienne URSS, toute entière sous la coupe moscovite. Le spectre de l’empire et de sa reconstitution est toujours là.
Et la France et l’Union Européenne n’ont aucun poids dans la balance : tout le monde sait – y compris au Kremlin – que l’Europe ne déclarera jamais la guerre à la Russie tant que ses intérêts majeurs ne seront pas touchés. Bref, Sarkozy est allé faire étalage de son impuissance à Moscou, ce qui – une fois de plus – n’est pas très bon pour son image. Croyant aller régler un conflit de frontière, il est allé s’empêtrer comme un gamin qui se mêle des histoires des grands dans une affaire beaucoup plus fondamentale, celle de l’avenir de la Russie, de la reconstitution de l’ancienne puissance soviétique, et surtout du rétablissement de la puissance des militaires dans cette région du globe.

Plus amusant : pourquoi l’Otan (c’est-à-dire les Etats-Unis) a-t-elle refusé de prêter assistance à la Géorgie et à l’Ukraine en début d’année en les intégrant ? La réponse que je vais hasarder devra être validée par le temps : je ne suis pas loin de croire que la relance de la guerre froide en arrangerait plus d’un au Pentagone, et que George Bush la verrait d’un très bon œil. Il ne faut pas oublier ses liens avec les lobbys de l’armement : la guerre, même froide, c’est avant tout le développement des budgets militaires, des achats d’armes, et des contrats de recherche dans le secteur de l’armement. On a besoin d’un épouvantail pour justifier les budgets, et la Russie fait bien mieux l’affaire quand ses chars avancent que lorsqu’ils restent dans les casernes.

Quand à la France… Le général De Gaulle, qui craignait la soumission de l’Otan aux USA, s’était retiré de cette organisation. Sarkozy, fossoyeur du gaullisme et de notre société, y revient en signe d’allégeance aux USA de Georges Bush. De même qu’il a envoyé des soldats se faire tuer en Afghanistan : même s’il a été capable dans un show télévisé de dire que c’était pour libérer les femmes afghanes du joug des talibans, c’est clairement pour montrer sa soumission à l’ami américain. A moins que notre cher président ne considère que les femmes afghanes valent mieux que les tibétaines ? Bref, quand la Géorgie aura fini d’être démantelée et son gouvernement dépossédé de son pouvoir, quand les militaires russes y seront installés un peu partout au nom des « relations diplomatiques », Sarkozy, l’Europe et les Etats-Unis n’auront toujours rien fait. Et il y a gros à parier que, quand ce sera au tour de l’Ukraine, personne ne bougera non plus. Comme aujourd’hui, on aura des « vagues de protestation » un peu partout dans le monde… Mais le propre d’une vague est de retomber pour aller mourir sur la plage : la stratégie du grignotage, qui a très bien fonctionné au début du 3e Reich, a encore de beaux jours devant elle. Finalement, même si Sarkozy a des petits côtés d’Hitler (je pense à ses premières mesures lorsqu’il est arrivé au ministère de l’Intérieur), il ressemble plutôt aujourd’hui à… Daladier.

Philippe Bensimon